bandeau

François Hollande, un nouveau Roosevelt pour l'Europe?

Libération, mardi 8 mai 2012

Thomas Piketty est directeur d'études à l'Ehess et professeur à l'Ecole d'économie de Paris. Il est l'auteur de "Peut-on sauver l'Europe? Chroniques 2004-2012" (éditions LLL).

François Hollande va-t-il devenir l'équivalent d'un Roosevelt pour l'Europe ? La comparaison peut faire sourire. Il faut pourtant se rappeler que le poids des évènements et le poids des idées font souvent jouer aux hommes politiques des rôles qui les dépassent. Quand il devient président en 1933, Roosevelt ne connaît pas précisément la politique qu'il va mener. Mais il sait que la crise de 1929 et les politiques d'austérité ont mis les Etats-Unis à genoux, et que la puissance publique doit reprendre le contrôle d'un capitalisme financier devenu fou. Aujourd'hui, en 2012, quatre années après le déclenchement de la crise financière mondiale de 2008, Hollande se retrouve très exactement dans la même situation. Quand il a débuté sa campagne, il ne savait pas qu'il la finirait en proposant de taxer à 75% les revenus supérieurs à un million d'euros. Mais il est vite parvenu à la même conclusion que Roosevelt, à savoir que seule l'arme fiscale permet de mettre un coup d'arrêt à l'explosion insensée des très hautes rémunérations.

Le principal enjeu auquel Hollande va maintenant devoir faire face, c'est évidemment l'Europe. Le point central est que l'on ne sortira pas durablement de la crise actuelle si l'on se contente de mettre en place quelques "project bonds", c'est-à-dire des obligations européennes permettant de financer des investissements dans l'énergie et les infrastructures. Un tel outil est utile, mais ne doit pas masquer que le principal enjeu est ailleurs. Si l'on ne s'engage pas clairement dans la voie de la mutualisation des dettes publiques européennes, alors la crise recommencera encore et toujours. Une monnaie unique avec 17 dettes publiques différentes, sur lesquelles les marchés peuvent librement spéculer, sans que les Etats puissent desserrer l'étau en dévaluant leur monnaie, cela ne marche pas. Un tel système a déjà mené la Grèce à la catastrophe, et finira par conduire l'euro à sa perte.

Et il faut cesser de dire qu'il ne sert à rien d'évoquer cette question, parce que l'Allemagne serait opposée à toute mutualisation des dettes. D'abord, il est toujours préférable d'indiquer précisément la direction finale dans laquelle on souhaite aller, ne serait-ce que pour prendre date et pour faire en sorte que cet objectif se réalise un jour. Ensuite et surtout, l'Allemagne est beaucoup moins conservatrice qu'on aime le dire en France. La vérité est que de nombreux responsables européens - et pas seulement à gauche, loin de là - attendent du nouveau président français qu'il fasse des propositions audacieuses dans cette direction.

Guy Verhofstadt, président du groupe centriste au Parlement européen, vient ainsi de déclarer que seule une mutualisation des dettes européennes permettrait de faire baisser durablement les taux d'intérêt. Si la Federal reserve américaine devait chaque matin choisir entre la dette du Wyoming et celle du Texas, alors elle aurait bien du mal à mener une politique monétaire sereine. Tant que la Banque centrale européenne sera placée dans une situation aussi absurde, elle ne pourra jouer pleinement son rôle au service de la stabilité financière. Et l'on continuera d'inventer des usines à gaz sans issue, comme celle consistant à prêter 1000 milliards d'euros aux banques privées dans l'espoir qu'elles le prêteront aux Etats, ou encore de prêter de l'argent au FMI pour qu'il nous le re-prête en retour...

Plusieurs propositions sont déjà sur le table. Les "sages" allemands (collège d'économistes conseillant la chancellerie, peu réputés pour leurs penchants gauchistes) avaient proposé en novembre que toute la dette supérieure à 60% du PIB soit mutualisée au niveau européen, y compris bien sur la dette allemande. D'autres pensent qu'il faut mieux commencer par mettre en commun les dettes publiques à court terme. Il faut maintenant trancher et avancer.

Et surtout en tirer les conclusions qui s'imposent en termes d'union politique. Joshka Fisher, ancien ministre allemand des affaires étrangères, a proposé de créer une nouvelle chambre regroupant des députés issus des commissions des finances et des affaires sociales des pays souhaitant aller de l'avant. Cette union des parlements nationaux pourrait avoir la haute main sur une agence européenne de la dette, et fixerait les montants d'emprunts autorisés, à l'issue d'une délibération publique et démocratique. Une telle chambre aurait l'avantage d'être plus resserrée que le Parlement européen, et de rassembler les personnes qui auront ensuite à assumer politiquement les conséquences de leurs décisions dans chaque pays concerné. Ce serait une façon originale d'aller vers les Etats-Unis d'Europe tout en s'appuyant sur les souverainetés nationales, à la mesure de la construction européenne.

Sur toutes ces questions, l'Europe attend beaucoup de François Hollande. Tout commence maintenant.