Libération
Lundi 5 mars 2001, page 7

«Economiques»
Travailleurs (très) pauvres

PIKETTY Thomas

Faut-il aider en priorité les travailleurs pauvres ou les travailleurs très pauvres? Telle est en substance la question que pose au gouvernement le nouveau Cerc (Conseil de l'emploi, des revenus et de la cohésion sociale) dans son premier rapport publié la semaine dernière, intitulé Accès à l'emploi et protection sociale. En termes feutrés mais néanmoins fermes, le Cerc nous livre une analyse critique du dispositif de «prime pour l'emploi» adopté par le gouvernement, et va même jusqu'à proposer un dispositif alternatif, formules et chiffrages à l'appui. Le Cerc reproche à la «prime pour l'emploi» de s'adresser au premier chef aux personnes disposant d'emplois stables, à plein temps, et de négliger les travailleurs les plus pauvres, ceux qui ne disposent que d'emplois intermittents et/ou à temps partiel. De fait, le dispositif retenu par Lionel Jospin et Laurent Fabius accorde un transfert maximal aux salariés se situant aux alentours du Smic à plein temps (ou légèrement au-dessus), et n'accorde aucun transfert (ou un transfert nettement plus faible) aux Smicards à temps trop partiels. Le Cerc propose une formule permettant, pour un coût budgétaire équivalent, de transférer davantage de ressources en direction des travailleurs précaires, et moins de ressources aux personnes disposant déjà d'un emploi stable à plein temps. Le dispositif ainsi obtenu serait nettement plus redistributif, plaide le Cerc, simulations à l'appui: l'essentiel de la prime irait aux 10 % des ménages les plus pauvres, alors que la prime Jospin favorise des ménages relativement mieux lotis.

Pour défendre son choix, le gouvernement peut certes faire valoir que son objectif était précisément d'éviter que des personnes s'installent de façon permanente dans le temps partiel. Autrement dit, Jospin a fait le choix de la «civilisation du travail à temps complet»: en accordant des transferts aux travailleurs très pauvres, ces derniers risqueraient de le rester, et de ne jamais devenir des travailleurs pauvres comme les autres; il faut donc se concentrer sur les travailleurs pauvres, et oublier les travailleurs très pauvres, en attendant qu'ils disparaissent. Cette ligne d'argumentation ne manque pas de poids, mais elle pêche sans doute par excès d'optimisme: «en attendant», de nombreux salariés en situation précaire ne trouveront pas d'emploi stable, et ils seront plus pauvres avec la prime Jospin qu'avec la prime Cerc. L'idéal, évidemment, serait de faire les deux à la fois, grâce à une prime qui permettrait d'améliorer significativement les conditions de vie des travailleurs les plus précarisés, tout en conservant le principe d'une prime supérieure pour les emplois à plein temps, de façon à échapper aux «trappes à temps partiel». L'obstacle, tout aussi évident, est financier: une telle prime serait plus coûteuse pour les finances publiques, et, à partir du moment où le gouvernement a par ailleurs décidé d'alléger l'impôt sur le revenu pesant sur les ménages les plus favorisés, il était difficile d'aller plus loin.

En tout état de cause, ces débats montrent à quel point l'étape institutionnelle consistant à créer un impôt négatif était essentielle. Maintenant que la prime pour l'emploi existe, les différents acteurs du débat public peuvent se saisir de ce nouvel outil et proposer de modifier tel ou tel paramètre de la formule en vigueur de façon à la rendre plus efficace et plus juste. D'autres aspects de la prime ont d'ailleurs déjà suscité des controverses: Jacques Chirac lui-même a proposé de modifier la formule afin que les couples mono-actifs soient mieux traités. De la même façon que pour l'impôt sur le revenu il y a près d'un siècle, l'essentiel était de créer l'impôt négatif. Le débat démocratique peut maintenant commencer.